7 octobre 2026 · Par JC Billerey

Autonomie technologique : comment passer à l'action

Deuxième table ronde de la Semaine de la souveraineté Jamespot : l'autonomie est possible sur le logiciel, la politique des petits pas, des offres matures, la réversibilité qui se prouve, et l'imaginaire comme prochain chantier.

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Table ronde Les preuves techniques : infra, cloud, mail, sécurité, lors de la Semaine de la souveraineté Jamespot, avec Alain Garnier, Servane Augier, Sébastien Tinetti et Emeric Grangette
Table ronde « Les preuves techniques : infra, cloud, mail, sécurité », avec Alain Garnier, Servane Augier, Sébastien Tinetti et Emeric Grangette.

En bref

  • L'autonomie technologique est possible sur le logiciel, la couche qui crée le plus de valeur, pas sur le matériel.
  • La bonne méthode est la politique des petits pas : sortir 1 à 2 % du SI de sa dépendance pour gagner compétences et levier de négociation.
  • Les solutions souveraines sont matures : Jamespot sert 1,4 million d'utilisateurs, Mistral équipe la Caisse des Dépôts.
  • La réversibilité devient un critère d'appel d'offres, à prouver techniquement et économiquement.
  • Prochain chantier : mettre les outils souverains entre les mains des étudiants.

Après avoir défini la souveraineté, la deuxième table ronde de la Semaine de la souveraineté Jamespot est entrée dans le concret. Peut-on être autonome, un peu, beaucoup, totalement ? C'est la question posée par la journaliste Delphine Sabattier, qui animait les débats. Autour de la table, Alain Garnier (cofondateur de Jamespot), Servane Augier (dirigeante de l'écosystème IA souveraine), Sébastien Tinetti (directeur de Cloudeo, cloud souverain du groupe OCI) et Emeric Grangette, côté intégration.

Autonome, oui, mais sur la bonne couche

La réponse est oui, à condition de distinguer les couches. Sur le matériel, l'indépendance est illusoire, car tout le monde se tient par la barbichette, les Chinois compris, qui dépendent eux aussi des Américains. Même chose pour les câbles et les réseaux, où la France était leader mondial avant qu'Orange ne cède cette activité.

Sur le logiciel, l'autonomie est possible, et quasiment totale. C'est la couche qui crée le plus de valeur, encore davantage avec l'IA. Dans chaque catégorie, du CRM à la digital workplace, des bases de données à la facturation, on compte au moins cinq à dix acteurs français et une cinquantaine d'acteurs européens. Une forêt d'éditeurs pousse, et pas uniquement en technologie, mais aussi en écosystème, avec des distributeurs et des intégrateurs pour accompagner. La Caisse des Dépôts, citée en exemple, tourne déjà à moins de 50 % de logiciels non européens quand le marché est à 83 %.

La politique des petits pas

Reste un obstacle psychologique qu'Emeric Grangette et les intégrateurs connaissent bien, l'effet vertige. « Je porte des services essentiels, je n'ai pas droit à l'erreur, et si je touche à mon cœur métier, je prends un risque énorme. » Ce vertige tue l'ambition avant même qu'elle naisse.

Le remède tient en une idée simple, ne pas raisonner en zéro ou un. Viser 0 % de dépendance d'un coup est irréaliste et fixe un horizon inatteignable. Mieux vaut sortir 1 ou 2 % du système d'information de sa dépendance, sur un périmètre critique mais réduit. Ça paraît modeste, mais ce premier pas change tout. On fait monter des équipes en compétence sur une technologie alternative, en production. On se crée une expérience concrète qui rassure et se partage. Et on se dote d'un levier de négociation : quand un éditeur augmente votre licence de 15 % par an et que vous n'avez rien essayé d'autre, vous vous couchez ; avec 2 % de votre SI déjà sur une alternative qui tourne, vous pouvez répondre « si vous continuez, je passe à 5, puis 10, puis 15 % », et ce n'est plus une menace en l'air.

Des solutions matures, pas des prototypes

L'objection selon laquelle les solutions souveraines ne seraient pas assez éprouvées ne tient plus. Le vrai problème, c'est la méconnaissance. Des panoramas existent désormais, produits par le comité stratégique de filière ou par Exatrust avec le CESIN.

Alain Garnier a répondu par la maturité, qui se mesure en usages. Jamespot, 20 ans d'existence, sert plus de 1,4 million d'utilisateurs ; à la CNAM, 58 intranets tournent en parallèle sur 100 000 utilisateurs, gérés par une petite équipe centrale, une prouesse que même les acteurs anglo-saxons ne réalisent pas. Des clients publics comme la ville de Gentilly ou le GHT Bourgogne (4 000 agents) ont basculé, avec une raison récurrente, la maîtrise des coûts, calés sur l'indice Syntec plutôt que sur des hausses à deux chiffres. Le message de fond reste le même : la souveraineté ne doit jamais servir d'excuse à un produit médiocre. C'est d'ailleurs l'objet de notre label souverain.

Sur l'IA, pas de retard non plus, a insisté Servane Augier. Mistral en tête, utilisé concrètement avec la Caisse des Dépôts et la Banque des territoires. Le projet « Territoire d'IA » monte, avec les collectivités, des usages ad hoc sur des solutions souveraines pour sécuriser complètement la donnée des citoyens, qu'il s'agisse de chatbot, d'agentique ou de gestion des aides. Un déploiement de bout en bout, jusqu'à la couche de transit entre données et GPU, souvent négligée.

La réversibilité, nouveau critère de preuve

Le critère qui monte, c'est la réversibilité. Longtemps promise sur un slide sans jamais être démontrée, elle doit désormais se prouver, aussi bien techniquement qu'économiquement. Une architecture devrait intégrer d'emblée sa porte de sortie, savoir comment sortir avant d'entrer. C'est l'inverse du vendor locking des GAFAM, dont Doctolib, qui peine à quitter AWS où il a démarré, reste l'exemple. L'idée avancée consiste à formaliser noir sur blanc, dans les appels d'offres, la part de la réponse consacrée à la sortie de technologie. L'avantage, c'est que ce n'est pas discriminatoire, puisqu'on demande la même chose à tout le monde.

Sébastien Tinetti a souligné que le rapport à l'open source change lui aussi, puisqu'on passe de consommateur à contributeur. Des ESN quittent VMware pour XCP-ng (Vates, qui a officialisé une levée de 30 millions d'euros le jour même) et financent directement le développement des briques manquantes. Quitter une technologie n'est plus seulement un changement d'outil, c'est un changement de posture.

Le prochain chantier : l'imaginaire et les étudiants

Un échange a marqué la salle. Les étudiants, aujourd'hui, sont massivement gavés d'outils américains, par des contrats éducation bien rodés, et ne vont pas chercher les solutions européennes. La créativité de cette génération, construite avec l'IA, est pourtant explosive. Sans licences ni terrains de jeu proposés par la filière, elle se fera sur les outils des big tech. La souveraineté n'est pas qu'un sujet industriel, c'est aussi un sujet d'imaginaire, et ça se joue maintenant.

Et le cadre réglementaire ?

Dernière question de la salle : l'inflation réglementaire, avec NIS2, DORA et le Cyber Resilience Act, aide-t-elle ou nuit-elle aux Européens ? Deux textes récents penchent du bon côté. Le CADA (Cloud and AI Development Act) part de la demande, l'acheteur public qualifiant la sensibilité de ses données et achetant auprès d'acteurs classés du niveau 1 à 4, et le texte pose les prémices d'une préférence européenne. Le Cyber Security Act prévoit une certification européenne harmonisée, une seule au lieu de 27. Le bémol reste la lenteur, car le CADA ne sera pas actif avant 2030, d'où l'intérêt d'anticiper avec la loi SREN, dont les décrets sont passés en 2026.

Le fil conducteur de cette table ronde tient en trois mots : commencer, prouver, avancer. L'année dernière à la même date, Jamespot faisait moins de 5 millions d'euros de chiffre d'affaires, il en visait 8. La croissance est là, et le marché change en profondeur.

À lire aussi

Deuxième des trois volets consacrés à la plénière. Pour la vue d'ensemble, lisez notre synthèse de la Semaine de la souveraineté Jamespot. Les deux autres volets : Souveraineté numérique : de quoi parle-t-on vraiment ? et UGAP et commande publique : les coulisses de l'achat souverain.

Questions fréquentes

Est-on vraiment capable d'être autonome technologiquement ?

Sur le matériel, non : la dépendance est mondiale. Sur le logiciel, oui, quasiment en intégralité, et c'est la couche qui crée le plus de valeur. Chaque catégorie compte cinq à dix acteurs français et une cinquantaine d'acteurs européens.

Qu'est-ce que la politique des petits pas ?

Plutôt que viser 0 % de dépendance d'un coup, on sort 1 à 2 % de son système d'information de sa dépendance, sur un périmètre critique mais réduit. On gagne des compétences, une expérience concrète en production et un vrai levier de négociation face aux éditeurs.

Les solutions souveraines sont-elles assez matures ?

Oui. Jamespot sert 1,4 million d'utilisateurs et déploie 58 intranets à la CNAM ; Mistral équipe la Caisse des Dépôts et des projets territoriaux. Le frein n'est pas la maturité mais la méconnaissance de l'offre.

Pourquoi la réversibilité devient-elle un critère clé ?

Parce qu'elle rassure sur la sortie de technologie et doit désormais se prouver techniquement, méthodologiquement et économiquement. C'est l'inverse du vendor locking, et c'est un critère non discriminatoire : on demande la même preuve à tous les fournisseurs.

L'imaginaire a-t-il un rôle dans la souveraineté ?

Oui. Les étudiants sont encore massivement équipés d'outils américains, faute de licences et de terrains de jeu européens. Sans effort de la filière vers cette génération créative, la souveraineté restera un sujet industriel sans adoption réelle.

À propos de l'auteur

JC Billerey
JC Billerey

Fondateur de SaaSTeaser · Marketing & Growth B2B SaaS

JC Billerey est le fondateur de SaaSTeaser, l'annuaire-média des SaaS pour le marché francophone. Professionnel du marketing et de la croissance en B2B SaaS, il suit de près la souveraineté numérique et les alternatives françaises et européennes aux grands éditeurs.

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